Courbe l’échine

L’échine, mot désuet désignant notre colonne vertébrale que l’on retrouve dans l’expression « épine dorsale ».

L’échine est donc cette partie du corps qui nous élève, qui nous permet de nous redresser pour atteindre le ciel. Lorsque je me redresse et me place dans ma verticalité, je gagne mon statut d’être humain dans toute sa dignité.

La verticalité est l’endroit où tout commence. C’est l’axe de l’être. Notre corps est le lieu de nombreuses significations. Il aide le jeune enfant à donner sens aux concepts plus abstraits, à leur donner corps. Ainsi dit-on « Il est au top » ou « je me sens à plat » pour exprimer notre état. C’est parce que nous sommes des êtres verticaux que ce qui est en haut est connoté de manière positive et ce qui est en bas de manière négative.

Nous sommes dans notre verticalité lorsque nous nous sentons bien, en bonne énergie. Lorsque de belles idées nous aspirent vers le haut
Par contre, lorsque nous sommes abattus, nous nous sentons attirés par le sol. Nous nous enroulons.

Lorsque nous nous perdons dans l’action au point de nous oublier, nous nous penchons de manière énergique vers l’avant, tel un boxeur face à son challenger ou tel le sprinter voulant passer la ligne du 100 mètres en moins de dix secondes.

C’est ceci qui me vient à l’esprit lorsque j’observe ces jeunes qui ont grandi autour de leurs smartphones. Ils et elles se sont construits une attitude enroulée.
Ils courbent l’échine.

Devant quel pouvoir ?

Celui d’un despote. Celui de l’immédiateté. Celui de l’omni-connexion, celui de l’omniprésence de tous, partout, du sommet d’une colline aux draps du lit, de la banquette du bus au centre commercial.

La pleine présence s’est dissoute. Il n’y a plus de maintenant, il n’y a plus qu’un instant vite remplacé par le suivant. Il n’y a plus de distance. L’ici est devenu exigü et s’est dissout d’un coup de pouce activé par le son du téléphone annonçant qu’ailleurs quelqu’un a comblé le même vide intérieur par une interruption.
Courbe l’échine, accroc de l’écran. Et surtout ne relève pas les yeux. Tu verrais le monde que te préparent ceux qui ont compris l’avantage de te maintenir ainsi, privé de vision large sur ce que la vie peut t’offrir et sur tes aspirations que ta cage thoracique comprimée par l’enroulement corporel autour de ce nouvel appendice qui t’a confisqué ton attention.

Quand l’outil extraordinaire devient ton maître c’est ta condition humaine que tu perds, ta verticalité.