Les Dimensions de l’Aïkido

L’aïkido évolue entre ses dimensions de pratique physique, d’approche énergétique ou de philosophie mais est avant tout une harmonisation de notre activité mentale et de notre expérience corporelle. C’est en liant le geste à la pensée, l’énergie du Ki à la pragmatique de self-défense que ce fabuleux art martial prend sa pleine dimension.

Quand le corps retrouve le mental

L’aïkido est un art martial qui allie subtilement des concepts en apparence contradictoires. Il sera tantôt une pratique physique assimilée à un sport sans compétition, tantôt une pratique spirituelle et philosophique matérialisée dans le mouvement. Il mettra parfois l’accent sur l’étude d’une mécanique du mouvement et parfois expliquera son efficacité par le contrôle de l’énergie vitale présente en chacun de nous : le KI. Il aura des allures d’une dance souple et harmonieuse ou se tranformera en une pratique martiale visant à déjouer toute agression.

L’aïkido a ceci d’exceptionnel qu’il est tout cela, en même temps.

Naturellement chacun puisera dans l’aïkido ce qu’il est venu y chercher. Et la tentation est forte de dénigrer les aspects qui ne l’intéressent pas.

Et l’offre des dojos s’aligne sur cette tendance naturelle. C’est ainsi que l’aïkido se décline sous différentes propositions.

La tendance majeure, parfois appelée tendance Aïkikaï, est celle proposée par les grandes fédérations rassemblées sous l’autorité du HOMBU de Tokyo, le centre mondial de l’aïkido, dirigé par le petit fils de Morihei Ueshiba.

Elle nous propose un aïkido assez physique qui a tendance à le réduire à une pratique physique proche d’un sport, la compétition en moins. Cette forme de pratique qui a codifié les mouvements de manière assez systématique pour favoriser un apprentissage plus uniforme est sans doute la tendance la plus facilement acceptable sur le plan institutionnel de par son organisation, sa méthodologie et parce que les aspects plus spirituels et philosophiques sont mis de côté et ne sont mentionnés que dans la littérature ou dans des discussions en marge des tatamis. sensei Saito

Une autre tendance vise à proposer un aïkido dit traditionnel, c’est-à-dire une pratique qui veut rester fidèle à l’enseignement du fondateur. Cette tendance s’inscrit dans la démarche poursuivie par maître Morihiro Saito qui jusqu’à sa mort en 2002 a cherché à préserver la technique originelle du Maître Ueshiba avec un accent particulier sur le travail avec armes. Les questions de rituel, les aspects spirituels ou philosophiques sont nettement plus présents au prix parfois d’une pratique moins convaincante sur le plan corporel.

Enfin, il y la tendance «énergétique». Celle-ci s’est développée sous l’impulsion de Koichi Tohei dans les années septante et se profile plutôt comme une dissidence en se dénommant ki-aïkido.
Koichi Tohei a été dans les années 50 et 60 le responsable technique de l’aïkikai So Hombu de Tokyo. Son désir d’introduire le travail du Ki dans la pratique de l’aïkido l’a contraint à démissionner de l’Aïkikaï pour fonder la «Ki society» dont l’objectif est de développer la compréhension et l’utilisation du concept de KI, cette énergie universelle et vitale qui permet d’harmoniser corps et esprit.

La pratique des mouvements cède le pas à des exercices de respiration et de travail énergétique. Cette tendance douce qui rencontre beaucoup de succès aux Etats-Unis s’éloigne de plus en plus de l’aïkido au sens classique du terme.

“L’aïkido vise à l’harmonie du corps et de l’esprit”

La pratique de l’aïkido est une exploration corporelle qui génère des sensations physiques. Les mouvements inscrivent dans notre corps les principes et les valeurs de l’aïkido qui s’harmoniseront avec notre pensée. Encore faut-il comprendre le sens des mouvements. Si le corps et le mental ne sont pas associés dans l’apprentissage – et il revient au professeur d’aïkido, le senseï de transmettre non seulement le geste mais aussi le sens de ce geste – la pratique de l’aïkido se mue en une gymnastique martiale dont le seul objectif est la maîtrise technique.
C’est la pratique physique pour la pratique physique qui mène à tout sauf à l’aïkido.

Si un des effets marquants de l’aïkido est de générer par le mouvement une harmonisation de notre activité mentale et de notre expérience corporelle, cette harmonisation part, dans notre culture occidentale, d’une prédominance du mental sur le corporel. Le chemin du pratiquant consistera donc, dans la plupart des cas, à apprendre à « lâcher un peu le mental » pour s’ouvrir aux sensations corporelles qui naîtront de la pratique. C’est ainsi que des concepts essentiels tels que la notion de centrage, de verticalité, de stabilité, d’équilibre « s’incorporeront » et pourront contribuer à développer notre savoir-être. La richesse de l’aïkido réside dans cette expérimentation corporelle de concepts qui engendrent une vraie communion corps-esprit.

Il est possible (et oserais-je dire fréquent) de pratiquer un aïkido physique durant des décennies, de mouiller son keigogi (la tenue d’aikido appelée erronément kimono) sur tous les tatamis d’Europe ou du monde sans impact sur sa manière de voir le monde ou du moins sans changement notable au niveau des comportements au quotidien.

Le risque inhérent à l’approche énergétique de l’aïkido

Enfin je voudrais aborder ici un risque inhérent à l’approche énergétique de l’aïkido (ki-aikido) lorsqu’elle est abordée isolément. Sans contester les principes de l’école du Ki et l’enseignement de Koichi Tohei que tout aïkidoka ayant une pratique consciente aura pu ressentir dans son corps, la découverte des principes du Ki et du point unique pour des non-pratiquants de l’aïkido peut générer des illusions.

L’approche énergétique peut sembler proposer un raccourci permettant de d’accéder à une expérience corporelle en faisant l’économie d’une pratique physique exigeante. Le pratiquant, par un travail mental prendra conscience de son centre, son point unique et se créera une représentation de son énergie vitale qu’il apprendra à canaliser grâce à son mental. Koichi Tohei affirme en effet que « le mental dirige le corps ».

On se demande alors si l’on n’est pas en train de passer à côté de l’objectif poursuivi.

En effet, n’est-il pas paradoxal de tenter d’utiliser le mental pour lâcher le mental et vivre une expérience corporelle?

Une prise définitive de pouvoir du mental sur le corps

N’est-ce pas là une prise définitive de pouvoir du mental sur le corps ?

La pratique de ces exercices énergétiques montrent que le risque de s’auto-illusionner est grand même s’il est indéniable que cette pratique amène à expérimenter et ainsi ressentir des sensations corporelles tout à fait intéressantes pour des personnes qui n’ont que trop peu d’expérience de mouvement et de pratique corporelle. Tohei bras impliable

Un des exercices les plus répandus dans cette pratique énergétique est celui du bras impliable. Cet exercice fait découvrir aux pratiquant des sensations différentes en leur proposant d’abord de laisser un partenaire plier leur bras détendu puis un bras tendu fortement poing fermé puis enfin le bras souplement tendu, doigts ouverts en s’imaginant un flux d’énergie circulant du point unique à travers le bras puis les doigts vers l’infini. Cet exercice produit souvent des sensations intéressantes qui impressionneront les néophytes.

Un second exercice propose de demander à un partenaire debout de tenter de nous renverser alors que nous sommes à genoux. Le partenaire pousse sur nos épaules et nous plaçons nos mains sous ses avant-bras pour « ramener l’énergie du partenaire vers lui-même ». Cet exercice est déjà nettement plus contestable car la décomposition des forces de poussée recèlent des trucs qui pourraient relever de la manipulation si les exercices n’étaient pas proposés dans l’intention louable de créer des expériences et des sensations corporelles motivant à une exploration de la relation corps-esprit.

Cette description rédigée de manière assez rapide n’a pas l’intention de porter quelque jugement que ce soit sur ces tendances pour la bonne et simple raison qu’elles ne font, chacunes à leur manière, que souligner la richesse et la diversité de l’aïkido. Il est clair également qu’il n’existe pas de ligne nette entre chacune de ces tendances et j’ai la faiblesse de croire que les professeurs d’aïkido ont tous, à un certain degré la conscience de chacune des dimensions de leur art.

C’est dans la manière de délivrer l’enseignement que la différence se marque.

Il reste que la qualité d’un enseignant de l’aïkido, et de manière plus générale de tout pratiquant, se mesure en terme de cohérence par rapport à ces différentes dimensions que proposent l’aïkido et cela pas uniquement sur le tatami lors de la pratique mais en dehors du dojo c’est-à-dire dans sa manière d’être au quotidien. Je voudrais enfin ici dénoncer deux dérives assez fréquentes qui tendent à placer l’aïkido sur un continuum allant du tout à la philosophie au tout à la pratique physique.Dans le premier cas l’aïkido se transforme en métaphore de moins en moins corporelle, un ensemble de principes dématérialisés, dans le second cas l’aïkido devient ce que j’appelle de l’aïkido-gymnastique.
Ces deux polarités se rencontrent assez fréquemment. Les adeptes de l’aïkido-philo espèrent faire l’économie d’une pratique physique exigeante nécessitant de nombreuses heures d’entraînement et les aïkido-gymnastes n’ont que faire de ces concepts spirituels ou philosophiques intéressés qu’ils sont par la pratique à caractère sportive avec son impact en terme de pratique sociale une fois le cours ou le stage terminé.

Chaque extrême est bien évidemment un appauvrissement de l’aïkido et tout l’intérêt de la pratique consiste bien évidemment à concilier ces opposés.

Derrière ces risques d’illusion se mesure l’ampleur du travail à faire pour combler le fossé entre le mental et le corps.
Et de souligner encore, au risque de me répéter, que l’aïkido est justement la voie royale pour cette exploration.

Le tout est de proposer une pratique qui, partant du mouvement et de l’expérience corporelle, nous fait vivre des sensations à partir du corps. Ces sensations viennent se marier aux concepts mentaux pour créer une expérience forte d’harmonie corps-esprit qui ne peut être décrite par les mots.

C’est ce que nous proposons dans les formations AïkiCom.