Pertubation

Elle avait rendez-vous à 18 heures.

Pour son ex qui n’a pas digéré le divorce qu’elle avait voulu, tout est bon pour la contrarier et le seul moyen qui lui reste est de perturber le rendez-vous du jour de changement de garde des enfants. Une épée de Damoclès.

Pourtant cette fois tout était arrangé. De commun accord. Le rendez-vous était fixé à 18 heures. Les enfants devaient avoir leur valise de vêtements propres. Ils jouaient sur la banquette arrière et la valise était dans le coffre de la voiture.

Après, ce serait la petite escapade à deux, avec son compagnon. Un voyage itinérant en amoureux. Les étapes ne sont pas encore décidées. Ils iront au gré de leur humeur, de leurs coups de cœur.

Les infos de 18 heures à la radio sont interrompues par la sonnerie du téléphone portable..

Il ne peut pas être là à l’heure convenue. Il a un rendez-vous. Il est à l’étranger.

« Tu ne le sais que depuis aujourd’hui ? Pourquoi ne pas m’en avoir averti plus tôt ? Et les enfants qui s’attendent à te retrouver ? » lui demande-t-elle.

Mais elle connaît la réponse. Bien sûr qu’il le savait depuis longtemps et c’est sans doute pour cela qu’il savourait ce moment. Quelques réflexions sarcastiques, des allusions à des événements passés, histoire de créer un peu plus de confusion. Et lorsque, excédée elle lui raccroche au nez, il a la confirmation que sa stratégie a porté ses fruits.

De toute façon ils sont enchaînés pour de longues années. La sentence est irrémédiable. La garde demeure et ne se rend pas. Elle restera alternée jusqu’à l’autonomie de leur progéniture. L’un considère sa garde comme une option, un droit qu’il peut revendiquer, l’autre se voit investie de la responsabilité globale et tente seule d’amortir au maximum l’impact de la séparation pour ses enfants.

Dans le silence qui suit cette communication elle est là, tenant ce téléphone portable de manière presque ridicule. Elle regarde autour d’elle et trouve que le paysage autour d’elle a changé. Sentiment soudain de solitude et regard inquiet de sa fille qui la dévisage puis détourne le regard. Elle a entendu des bribes de conversation et ressent la déchirure qui deviendra la compagne fidèle de son enfance jusqu’à sa majorité.

Et son compagnon qui se tient à distance respectable sait lui aussi que le futur est bouleversé. Parce qu’un étranger, indirectement proche, en a décidé ainsi.


Avant il y avait ce petit soleil de printemps, la douceur des vendredis préludant un doux week-end, une émission humoristique sans prétention à la radio..

A l’insouciance du moment a succédé la pression dans la cage thoracique. Une colère sourde qui gronde et se développe entraînant un torrent de pensées. Ce qui vient de se passer se connecte à des expériences antérieures similaires qui viennent encore nourrir ce flot émotionnel.

Elle le regarde, il essaie un sourire. Un sourire qu’il veut tendre. Mais la crispation est là, impossible de faire semblant. Leur relation ils la veulent sincère et honnête. Inutile de masquer ce qu’ils vivent. Et en même temps il y a ce désir de préserver leur complicité. Et cette colère à laquelle vient s’ajouter ce sentiment d’impuissance les isole.

Prendre le temps du silence, le temps de respirer et de retrouver son centre. La perturbation les a fortement déséquilibrés à un moment où ils ne s’y attendaient pas. Qui aurait cru qu’un simple appel téléphonique puisse tout transformer en si peu de temps, en si peu de mots.

Expirer jusqu’au bout, vider les poumons, recontacter son être même si cela semble impossible tant l’orage émotionnel est fort. A la différence des orages de soirs d’été, celui-ci ne vient rien rafraichir. Au contraire, il vient alourdir l’atmosphère et fige le temps.

Le tourbillon des pensées telle la bourrasque emportant les feuilles et la poussière au sol se mue en une mini-tornade impressionnante, les scenarii défilent, les premières envies de riposte émergent pour tenter de mitiger ce sentiment d’impuissance insupportable. Sourde violence.

Centré dans le hara il assiste à ce déchainement des éléments et les accompagne avec toute la compassion possible. Conscient de ce que la perturbation a déchaîné, il peut prendre conscience de ce qui lui appartient. Pourtant le coupable est tout désigné. C’est si bon et tellement nécessaire de trouver un bouc émissaire. Dans ce cas-ci, c’est tellement limpide. L’acte est intentionnel, pur produit de sa volonté.

S’il avait eu un imprévu, un cas de force majeure il en aurait été autrement, la perturbation aurait été bénigne. Mais il s’agit ici d’un acte délibéré, le produit d’une stratégie conçue pour saboter leur bonheur. A moins que ce ne soit pire encore. L’abnégation de toute forme de respect de l’autre, de les réduire à des objets en leur ôtant toute velléité de volonté propre. Les soumettre à sa volonté et agir comme bon lui semble.

Cette seconde option amplifie encore la frustration. Sentiment d’être nié dans son existence qui rend la perturbation encore plus insupportable avec en plus cet air de déjà-vu.

Car c’est loin d’être la première fois.

Tenter d’éviter de projeter : peut-être n’est-ce pas prémédité, une simple négligence.

Mais cette hypothèse ne tient pas la route. Comment ignorer l’impact de cette annonce tardive de ne pas respecter le rendez-vous. Non, il semble qu’il faille se résoudre à avoir à faire à un manipulateur.

Les pensées ont à nouveau pris le contrôle de sa conscience. Revenir dans son centre, encore une fois, respirer et vider les poumons. Tenter de revenir dans l’ici et maintenant : sensation de marcher dans la rue, d’entendre les voix, les bruits de la ville, le soleil timide, cette légère brise qui invite à l’insouciance, agitation citadine, visages soulagés de cette semaine qui se termine. Les émotions douloureuses reviennent à un niveau acceptable mais restent présentes. Surtout ne pas les occulter, elles font partie de l’expérience.

Ils ne parleront plus de cela ce soir préférant rester complices silencieux de ce qu’ils ont vécu. Faisant confiance à leur inconscient ils s’endormiront proches. Demain matin ils élaboreront ensemble, après un échange dans la sincérité, une réponse commune qui n’aggravera pas les conséquences de la perturbation.

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